Il existe des noirs profonds, des noirs mat, des noirs piano. Et puis il y a le Vantablack. Un noir d’une autre nature, qui n’absorbe pas simplement la lumière mais l’annihile presque entièrement. Appliqué sur une voiture, il ne produit pas un effet de couleur. Il produit un effet d’absence. Les formes disparaissent, les courbes s’effacent, la surface devient un vide. Le résultat est aussi fascinant que déstabilisant, et reste l’une des expériences visuelles les plus radicales jamais appliquées à un véhicule de série.
Sommaire
ToggleCe qu’est vraiment le Vantablack ?
Le Vantablack n’est pas une peinture. C’est un revêtement constitué de nanotubes de carbone orientés perpendiculairement à la surface du matériau. Le nom est un acronyme : VANTA, pour Vertically Aligned NanoTube Array, auquel s’ajoute le mot anglais black. Traduit littéralement : réseau de nanotubes alignés verticalement, noir.
Ce revêtement a été mis au point en 2012 par la société britannique Surrey NanoSystems, basée à Newhaven dans le Sussex. Son directeur technique, Ben Jensen, est à l’origine du procédé. L’objectif initial n’était pas esthétique : le Vantablack a été développé pour des applications dans l’astronomie, l’aérospatiale et les usages militaires, où la capacité à absorber la lumière plutôt qu’à la réfléchir présente des avantages techniques considérables.
Le mécanisme est le suivant : lorsque la lumière arrive sur la surface, au lieu d’être réfléchie directement, elle est déviée entre les nanotubes de carbone et finit par être absorbée et transformée en chaleur. Le coefficient d’absorption atteint 99,965 % dans le visible. Aucun matériau de surface connu n’a approché ce chiffre à l’époque de sa mise au point.
Ce que le Vantablack fait à une voiture
L’effet sur un objet tridimensionnel est radicalement différent de celui d’une peinture noire ordinaire. Une peinture noire, même mate, réfléchit encore une fraction de lumière. Cette réflexion résiduelle permet à l’œil de percevoir les variations de surface : une nervure, une arête, une courbe de carrosserie. L’objet reste lisible dans ses trois dimensions.
Sur une surface recouverte de Vantablack, cette réflexion disparaît. L’œil ne reçoit aucun signal lumineux différentiel entre les zones planes et les zones courbées. La voiture ne ressemble plus à un objet tridimensionnel. Elle ressemble à une silhouette découpée dans un fond sombre, une forme en deux dimensions, un trou dans l’espace. Les seuls éléments visibles sont ceux qui ne sont pas recouverts : les projecteurs, la calandre, les vitres.
C’est cet effet que BMW a mis en scène lors du Salon de Francfort en septembre 2019, en présentant un X6 entièrement recouvert de Vantablack. La version spray du revêtement, le Vantablack S-VIS, dont le coefficient d’absorption est de 99,8 %, avait été utilisée pour l’occasion. Le résultat a fait le tour du monde en quelques heures : une voiture dont les ailes, le capot et les montants semblaient avoir été effacés, laissant une silhouette plate et indéfinie sous les lumières du salon.


La guerre autour du Vantablack et l’exclusivité artistique
L’histoire du Vantablack ne se limite pas à ses propriétés techniques. Elle comporte un chapitre surprenant qui l’a rendu célèbre bien au-delà du monde scientifique.
En 2016, Surrey NanoSystems concède une licence exclusive d’utilisation artistique au sculpteur britannique Anish Kapoor, connu notamment pour son œuvre Cloud Gate à Chicago. Cette exclusivité interdit à tout autre artiste d’utiliser le Vantablack S-VIS pour des créations artistiques.
La réaction de la communauté artistique est immédiate et vive. Le peintre Christian Furr, connu pour avoir été le plus jeune portraitiste de la reine Élisabeth II, qualifie publiquement l’exclusivité d’absurde et d’immorale. D’autres artistes dénoncent une privatisation d’un matériau qui devrait rester accessible. Les commentateurs établissent des parallèles avec l’International Klein Blue, le bleu breveté d’Yves Klein, tout en soulignant que Klein n’avait jamais interdit à d’autres artistes d’utiliser cette teinte.
Cette polémique a paradoxalement amplifié la notoriété mondiale du Vantablack, transformant un matériau industriel en objet de désir culturel.
Peut-on appliquer du Vantablack sur sa voiture ?
C’est la question qui revient le plus souvent depuis la présentation du BMW X6. La réponse courte est : pas le vrai Vantablack original, et pas facilement.
Le revêtement Vantablack développé par Surrey NanoSystems est appliqué par dépôt chimique en phase vapeur (CVD), un procédé industriel qui nécessite des équipements spécialisés et qui ne s’applique pas sur une carrosserie de voiture par pulvérisation ordinaire. La version spray Vantablack S-VIS a des contraintes d’application qui restent bien éloignées d’une finition carrosserie conventionnelle.
Il existe des alternatives commerciales qui s’en approchent. Le Musou Black, peinture japonaise développée par la société Koyo Orient Japan, affiche un coefficient d’absorption d’environ 99,4 % et s’applique au pinceau ou au pistolet. Le Black 3.0 de l’artiste Stuart Semple, créé partiellement en réaction à l’exclusivité accordée à Kapoor, est disponible au grand public avec un coefficient proche de 99 %. Ces alternatives permettent d’approcher visuellement l’effet Vantablack sur des surfaces, mais le résultat reste différent du revêtement original sur le plan technique.
Est-ce légal sur une voiture en France ?
La question de la légalité est souvent posée. La réponse est globalement positive mais nuancée.
En France, aucune législation n’interdit une couleur spécifique pour les véhicules. Le choix de la teinte reste libre, y compris pour des noirs extrêmement absorbants. En revanche, la réglementation impose que certains éléments de la carrosserie restent conformes aux normes d’homologation : la visibilité des feux, des catadioptres et des surfaces réfléchissantes obligatoires ne peut pas être compromise par le revêtement.
Le point de friction pratique concerne la visibilité nocturne du véhicule. Un véhicule recouvert d’un matériau qui absorbe quasiment toute la lumière pourrait poser des problèmes de détection par les autres usagers dans des conditions de faible luminosité, les zones non recouvertes (feux, plaque d’immatriculation) restant les seuls points de repère visuels. Cette zone grise réglementaire est celle qui rend l’application complète sur un véhicule circulant sur voie publique délicate à défendre devant un contrôle technique ou lors d’un accident.
Le prix du Vantablack sur une voiture
Le Vantablack n’a pas de tarif public officiel pour une application automobile. Surrey NanoSystems ne commercialise pas son revêtement directement aux particuliers ni aux carrossiers. La présentation du BMW X6 à Francfort relevait d’une opération de communication entre BMW et le fabricant du revêtement, pas d’une offre commerciale accessible.
Les alternatives comme le Musou Black ou le Black 3.0 sont disponibles à des prix accessibles pour de petites surfaces. Pour une application complète sur une carrosserie de véhicule, il faut ajouter les coûts de préparation de surface, d’application professionnelle et de protection du revêtement contre les projections et l’abrasion — le Vantablack et ses équivalents ne sont pas conçus pour résister aux conditions d’un usage routier quotidien.
Ce que le Vantablack révèle sur le design automobile
Au-delà de l’effet spectaculaire, la présentation du BMW X6 en Vantablack a posé une question design rarement formulée aussi clairement : qu’est-ce qu’une voiture sans ses reflets ?
La carrosserie automobile est pensée pour interagir avec la lumière. Les designers travaillent les lignes, les nervures et les surfaces courbées pour créer des jeux de reflets qui animent le véhicule selon l’angle de vue et la lumière ambiante. Le Vantablack annule complètement ce travail. La voiture perd son volume, ses courbes, son mouvement apparent. Il ne reste que la silhouette pure, un exercice de style radical qui révèle à quel point le design automobile est fondamentalement une discipline de gestion de la lumière.
C’est pourquoi cet exercice reste fondamentalement expérimental. Une voiture destinée à être vue, admirée et identifiée a besoin de ses reflets. Le Vantablack, en les supprimant tous, crée un objet visuellement fascinant mais qui échappe aux codes habituels de la désirabilité automobile.
D’autres approches poussent les limites du design automobile, comme le Brabus Rocket 900 qui travaille à l’opposé : maximiser la présence plutôt que l’effacer.
Ce que les passionnés demandent le plus souvent
Quel est le prix du Vantablack pour une voiture ?
Surrey NanoSystems ne propose pas d’offre commerciale directe pour les particuliers ni pour les carrossiers. La présentation du BMW X6 à Francfort relevait d’un partenariat de communication. Les alternatives accessibles (Musou Black, Black 3.0) permettent d’approcher visuellement l’effet sur de petites surfaces, mais une application complète sur une carrosserie représente un projet sur mesure sans tarif standard.
Qui n’est pas autorisé à acheter du Vantablack ?
Dans sa version spray artistique, le Vantablack S-VIS a été cédé en exclusivité à l’artiste Anish Kapoor pour un usage artistique. Cette exclusivité concerne la création artistique, pas l’utilisation industrielle ou commerciale. Les alternatives non exclusives comme le Musou Black sont disponibles sans restriction d’achat.
Est-il légal de peindre sa voiture en Vantablack en France ?
La loi française n’interdit aucune couleur spécifique pour les véhicules. L’application d’un revêtement très absorbant est techniquement possible, sous réserve que les éléments réfléchissants obligatoires restent conformes. En pratique, une application complète sur un véhicule circulant quotidiennement pose des questions de durabilité et de visibilité nocturne que le cadre réglementaire actuel ne résout pas clairement.
Quelle est la voiture la plus noire du monde ?
Le BMW X6 présenté au Salon de Francfort en 2019, recouvert de Vantablack S-VIS, reste la référence la plus connue dans l’univers automobile. D’autres exemples existent avec des revêtements alternatifs, notamment des Jeep Wrangler et quelques supercars traités avec du Musou Black, sans jamais atteindre le coefficient d’absorption du Vantablack original.
Une peinture qui va au-delà de la peinture
Le Vantablack fascine parce qu’il transgresse une règle fondamentale du design automobile : la lumière ne rebondit pas. Là où toute carrosserie est conçue pour jouer avec elle, le Vantablack la mange. Le résultat est une voiture qui n’existe plus vraiment visuellement, réduite à son ombre propre. C’est une expérience qui n’a pas vocation à devenir un standard mais qui, le temps d’une présentation de salon ou d’une photo circulant sur les réseaux, a rappelé que l’automobile est aussi un objet de perception et de fascination, bien au-delà de sa fonction de transport.


